jeudi 22 octobre 2009

Bienvenue chez mémé

Samedi 10 octobre. 22h. Elle loge dans un appartement meublé que la propriétaire loue régulièrement à l'association de médecins. Situé à quelques intersections de l'artère principale de la capitale, la rue Stefan Cel Mare, le parc d'immeuble paraît avoir été construit durant la période soviétique, quelque vingt ans plus tôt. Dans l'obscurité de la nuit, il Lui semble que d'immenses arbres portent leurs ombrages sur les façades beiges. En fait, les taches plus sombres révèlent l'usure de la peinture. Après avoir franchi la porte bleue, Elle manque de tomber dans les escaliers : les marches de béton sont loin d'être nivelées. Au premier, des prospectus dépassent des boîtes aux lettres en fer rouillé comme si plus personne ne lisait son courrier depuis bien longtemps.


Derrière la double porte blindée de l'appartement, se cache l'ambiance des maisons d'antan. Moquettes à fleurs marron orangé, tapis à frange qui recouvrent un canapé-lit, armoire en bois massif, carrelage et tapisserie jaunie au mur. Elle s'attend presque à trouver une vieille dame sur le tabouret blanc de la cuisine, dans un grand jupon noir, un éplucheur à la main et un sac de patates sales sur la table. Sous le regard figé d'une tête de biche en plastique, Elle sort goûter à la frénésie d'un samedi soir dans le pays le plus pauvre d'Europe.

Chut, on signe

Samedi 10 octobre. 7h30. Le silence est assourdissant. Dans le hall de l'aéroport, Elle tourne la tête à chaque mouvement de mains. Celles-ci volent, dansent, s'agitent... Une conversation passionnante se déchaîne sans un mot. Par moment, sa collègue murmure, chuchote les phrases que ses avant-bras transmettent. Dialogue avec des sourds et même parfois muets. Sans rien comprendre, Elle devine aux expressions du visage un sentiment, une opinion. Sur quoi ? Elle ne devine pas jusque là. Certains gestes lui semblent familiers : Elle s'exclame alors "je sais ce que cela veut dire !" Comme un gamin qui vient de saisir le sens des quatre lettres assemblées dans un livre de 200 pages. Ce voyage en Moldavie avec une délégation de Pédiatre du Monde qui va organiser un congrès sur la langue des signes s'annonce doublement dépaysant.

A l'arrivée, le petit aéroport de Chisinau (lire Kichino) est presque bondé. Une cinquantaine de personnes se pressent devant les portes du débarcadère, L'empêchant de passer. Après s'être frayé un chemin, le petit groupe composé de deux médecins, un couple de sourds, la responsable de l'association pour la promotion de la langue des signes et deux interprètes se retrouvent près des portes. Autour d'eux, des pères embrassent leurs enfants sous le regard des grands-parents, des couples s'enlacent amoureusement et de vieux amis se donnent l'accolade. Leur point commun ? Les revenants arborent tous fièrement une rose ou un bouquet de trois fleurs qu'ils viennent de recevoir. Elle comprend mieux que les petits fleuristes qui étalent leurs biens dans des box de deux mètres sur trois soient encore ouverts alors que la nuit a englouti la ville depuis plusieurs heures.

vendredi 25 septembre 2009

Parce que ma peine est joie


Parce que ma peine est joie,


Parce qu'au fond mon sourire devance les sursauts de mes humeurs,


Parce que je m'émerveille d'une poussière éphémère sur mon chemin,


Parce que le bonheur des autres dépose dans ma vie mille candeurs,


Parce qu'un regard fait tomber mon coeur nu au creux de ma main,


Parce que ressentir encore et plus loin n'est pas une envie mais un besoin,


Parce que mon regard apeuré masque les racines hésitantes d'une foi aux ramifications subtiles,


Parce qu'un hoquet de rire efface pupilles embuées et froncements de sourcils,


Parce que croire envers et pour tout m'est encore étranger,


Parce que vouloir savoir m'éloigne de la vérité,


Parce que ma volonté n'a prise sur rien de tout cela,


Et parce que tu connais mieux qui moi ce qui est bon pour moi.


Parce que ma peine est joie,

Toi là-haut,

Fais que ma joie soit pleine.


(inspiré par un billet d'Edmond Prochain)

samedi 12 septembre 2009

Premiers pas de danse cha-cha

Autour d'Elle, Ils sourient à tout-va, Ils tendent leurs mains vers les nouveaux arrivants. Elle se balance sur ses pieds, s'assoit dans le fond de la salle avant de se dire que cela fait encore plus bizarre. Elle s'avance discrètement et se cale derrière la vingtaine de personnes présentes.

Le berger, meneur de la prière, prend la parole : "c'est tout simple". Elle n'est pas convaincue. L'assemblée se tourne vers un petit autel aménagé sur une table avec un drapé, une croix et une icône : Elle se prépare à vivre sa première expérience chez les charismatiques.

Les personnes du premier rang entonnent une louange. Au bout du premier couplet, les mains se lèvent, les yeux se ferment, le rythme s'accélère. Le berger prend le micro : "Si vous avez envie de dire quelque chose, ne vous retenez pas". Elle regarde avec curiosité les autres. La cadence est vive mais Elle ne se sent pas de taper dans ses mains.

Ses acolytes chantent de plus en plus fort. Son bassin commence à aller de droite à gauche mais Elle conserve une certaine gêne. Pourquoi crier qu'Elle aime Dieu alors qu'Il le lit dans son coeur ? Pourquoi applaudir Jésus quand Il entend les murmures de ses pensées ?

Une fois la session finie, Elle sait qu'un air perplexe s'affiche encore derrière sur ses joues. Si Elle ne sait pas encore quelle est la meilleure manière de prier pour Elle, Elle peut déjà dire que ce moyen d'expression de la foi ne lui convient pas... encore. Car, paraît-il, être chacha, ça s'apprend aussi.

dimanche 6 septembre 2009

Un dernier regard en arrière

A chaque beat de batterie, Elle voit l'ombre de son pas cadencé qui s'étire dans la rue.

A chaque scratch amorcé, Elle entend les conversations sans queue ni tête qui passent d'un sujet à l'autre, sans autre raison que l'envie de balancer des idées dans le vent.

A chaque prod mélodique, Elle sent la douceur qui se dégage de son regard indifférent et son humeur neutre.

A chaque phrase lyrique, Elle devine les fous rire partagés pour des discussions plus connes les unes que les autres.

A chaque tempo décalé, Elle distingue les silences apaisés qui valent plus que les paroles vides du brouhaha ambiant.

A chaque syllabe hachée, Elle prend la claque dans la gueule qu'il lui a balancé quand Elle s'est égarée plus loin que les sentiers de l'amitié.

A chaque rime bien trempée, Elle savoure le lien retrouvé entre eux, sans encore saisir les moyens d'éviter une fausse note pour garder le son à flow.


Le jour où tout recommença

Au petit matin, Elle se prépare. Etre levée si tôt un dimanche, il faut le faire quand même, Elle qui vient d'une famille où la grasse matinée dominicale prévoyait que l'on débranche téléphone et sonnette de la maison jusqu'à midi. En mode zombie, Elle s'habille. Boucles d'oreille ou collier ? Pull ou joli t-shirt ? Pour une première rencontre, il vaut mieux avoir l'air de quelque chose. Mais de quoi ? Elle ne sait même pas si Elle se fondra dans la messe, si Elle ne sera pas dévisagée pour avoir osée passer le parvis alors qu'Elle esquive ce rendez-vous depuis plusieurs années maintenant.

Après avoir hésité trois fois avant de lacer ses chaussures, signe du départ, Elle passe enfin la porte de son appartement. En sortant de l'ascenseur, Elle sent une légère brise et son estomac se noue un peu plus. Ne risque-t-Elle pas d'être déçue une fois de plus ? Cela fait tellement longtemps qu'Elle ne se retrouve plus dans les sermons du monsieur à la robe blanche, qu'Elle cherche sur les fioritures des voûtes le sourire de Dieu absent des visages de l'assemblée, qu'Elle remet à plus tard le moment fatidique d'entrer en contact avec une nouvelle communauté de fidèles.

Exceptionnellement, Elle a laissé ses écouteurs sur son lit. Si Elle doit y aller, alors Elle veut le faire bien et se mettre, dès le trajet, à fond dans cet instant. En voyant le clocher se découper entre les immeubles, Elle ne peut s'empêcher de ralentir le pas. Jamais Elle n'était allée à la messe toute seule avant et Elle se prend à regretter d'être déjà à mi-chemin. Mais les cloches se mettent à carillonner et son côté volontaire prend le dessus : si tu n'y vas jamais, faudra pas te plaindre de ne pas trouver ta place dans l'Eglise ! lui susurre-t-il.



A l'entrée, une vieille paroissienne lui tend le guide de la rentrée. Au moins, Elle aura de la lecture si Elle s'ennuie. Sans trop oser regarder autour d'Elle, Elle s'installe sur l'une des petites chaises en bois et osier, à mi parcours entre la porte (pour fuir) et l'autel (pour voir). Avec plaisir, Elle découvre des familles asiatiques, des mamies africaines, des couples occidentaux et des enfants un peu partout.... Un vrai visage d'Eglise bariolé. Peu de jeunes mais en même temps, s'ils font tous comme Elle, venir une fois tous les 36 du mois, Elle ne peut pas leur en vouloir.

Le prêtre sourit beaucoup, l'assemblée n'hésite pas à rire pendant l'homélie, ses voisines échangent des confidences à voix basse. Une messe vivante. Une bonne surprise. Après la communion, Elle Lui confie sa trouille et promet de toujours essayer de la dépasser.

Sur le chemin du retour, Elle s'aperçoit qu'un semblant de sourire traîne sur ses lèvres. Finalement, personne ne l'a mordue, personne ne l'a jetée dehors, personne ne l'a regardée comme une pestiférée. On lui a même dit bonjour !

samedi 22 août 2009

Lourdes, ville sourire

Six heures de train avec les malades, un article d'une page à rendre, moins de 24 heures sur place : pour sa première visite à Lourdes, avec le train transportant les malades, Elle n'a pas beaucoup de temps pour rencontrer la Madone et son rejeton. 

Dans le train, Elle court de l’avant à l’arrière pour voir les visages, sentir l’ambiance et découvrir les pèlerins. Si Elle remarque les chants et prières dans les haut-parleurs à la place de la voix suave de la Sncf, son esprit n’est pas à la contemplation. 

En arrivant sur le quai, il Lui semble être dans une gare de plus, classique. Un peu plus de personnes en fauteuil roulant que d’habitude, certes. Pas vraiment de magie encore. Au détour d’une rue étroite, la basilique Sainte Bernadette apparaît, éclairée par un rayon de soleil perçant les nuages : un bel édifice architectural dans un paysage agréable. En scrutant la vue panoramique sur l'esplanade de la galerie de l’accueil Notre-Dame, même sentiment : l’impression de ne pas arriver à dépasser la carte postale. 

Le soir, pas le temps de s’arrêter à la grotte et aux piscines. Mais Elle prend quelques heures pour manger avec un hospitalier qui a accepté de la guider sur les rives du Gave qui traverse la cité mariale. 

Il lui raconte son Lourdes : brancardier dès 14 ans, puis la découverte du train blanc, la routine après plus de dix ans dans la même équipe et un nouveau service, en salle, depuis trois ans. Il lui confie le dessous des cartes et pourquoi il reviendra tous les ans, toute sa vie. 

Le lendemain matin, après une bonne partie de la nuit passée à écrire, Elle discute avec quelques malades du train sur le chemin de la messe d’ouverture à la basilique souterraine Saint-Pie-X. On lui a dit qu’elle ressemblait à un hall de gare mais avec cette foule bigarrée, les étendards en hommage aux Saints et les couleurs vives des tenues assomptionnistes, la salle respire la fête. 

« Bonjour et bienvenue ! » Elle devine le prêtre, croisé la veille à la gare, plus qu'Elle ne le voit, perché à côté de l’autel au milieu des pèlerins. Son ton la frappe. Une voix qui dit : entre, tu es chez toi et te voir me ravit. Finalement l’évidence est là : son premier pèlerinage ne se nourrit pas de pierres, si belles soient t'elles, ni de fontaines, si sacrées soient t'elles. Mais des sourires rencontrés au fil des interviews. Jusqu’à cette bonne sœur, dans la queue menant à la grotte, qui a accepté de déposer trois bougies pour Elle et lui a permis d’être à l’heure à la gare. 

Et dans le train de retour, Elle se surprend à chercher le regard attentif des hospitaliers, le chef du train courant dans tous les sens pour être sûr que tout le monde ait à manger, les deux fillettes qui faisaient la conversation aux malades allongés et la petite autiste qui lui a pris la main pour qu'Elle la fasse danser en souriant timidement. Et tant pis, si l'on croit qu'Elle vit encore chez les Bisounours en lisant ces quelques lignes.  


Reportage dans le train blanc