lundi 27 décembre 2010

Joyeux Noël Papy

Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. C'était la même église. Pas exactement la même ambiance mais quelques lumignons en commun.
Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. Même le prêtre nous est tombé dessus : au milieu de l'allée, nous chantions à tue-tête la venue de l'enfant quand, à la fin de la messe, il descendait vers les portes.
Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. Le jeune en col romain et aube blanche a souri à Mamy, entourée comme une reine d'une tribu de petites filles.
Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. Nous étions sur notre trente-et-un en ce vingt-quatre. Pas exactement les mêmes beaux habits que pour ton dernier voyage mais quelques traces de maquillage coulant en commun.
Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. Nous t'aurions bien glisser quelques mots mais nous ne savons pas toujours comment.
Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. Nous, on ne t'a pas vu, pas senti, pas entendu. Nous, on t'a imaginé, pensé, prié.
Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. Un soir plus exceptionnel pour nous que pour toi : là-haut, Jésus en cadeau, c'est tous les jours.
Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. Alors, tu as dû comprendre le message : tape la bise à Marie de notre part, embrasse son Fils et salue le Père. Joyeux Noël, grand-père !

lundi 13 décembre 2010

N° 117 90X

J'avais déjà des Vans. Tu sais, les chaussures larges de skatteurs que les non-adeptes de la planches à roulette portaient quand même pour être "in". La mode était aux sacs à dos Quicksilver, mais le mien était d'un noir banal. La tenue de combat ne nécessitait qu'un maquillage léger, sous peine de passer dans la catégorie "pouffes" qui essuyaient un feu nourri de la part de nous-autres. Je ne savais pas qui était "Wu Tang" que j'arborais fièrement sur mon unique pull à capuche. Je rêvais de henné, de piercing mais ne pouvais me séparer de mes cheveux mi-long classiques à souhait. Je n'avais pas encore pris l'habitude de m'en griller une. Et pourtant, les alcôves du lycée regorgeaient de jeunots en mal d'être qui se réfugiaient ainsi dans le paraître.

J'avais déjà des Vans et elles ont marché sur un numéro du fanzine du bahut, un matin d'octobre. Quand tu écrases une couverture de journal aux images psychédéliques dans les tons roses et au titre bizarre, deux choix s'offrent à toi : passer ton chemin, un autre se baissera bien pour le ramasser et lui montrer sa dernière demeure, une boîte rectangulaire kaki installée devant la porte vitrée ; ou risquer le lumbago - si si on est fragile à dix-sept ans - et faire le boulot toi-même. Et si ton regard s'attarde, c'est une autre menace qui pèse : enchaîner les phrases d'une page à l'autre. Hypnotisée.


J'avais déjà des Vans et je voulais faire le tour du monde avec. Gravir les cols alpins, rencontrer des indiens d'Amazonie, visiter les catacombes de Jérusalem, rentrer tard un soir de nouvel an chinois à Shanghai, gratter le dos d'un phoque sur la banquise. J'avais déjà des Vans et je voulais leur en faire voir de toutes les couleurs. Etre astronaute, archéologue, professeur d'anglais, informaticienne, bibliothécaire, libraire, pharmacienne, psychologue, économiste, philosophe, diplomate, attachée de presse, haut-gradée dans l'armée. Ah non, tiens, ce métier-là ne m'a jamais rien dit. Et c'est le travail d'un vieux (bon, d'accord, expérimenté alors) professeur qui m'a mis sur la voie : le meilleur moyen de côtoyer tous ces univers étaient d'en parler.


J'avais déjà des Vans et je les ai traînées avec la boule aux ventres jusqu'à la "rédaction". Une salle de classe aux contours à la Picasso, un bordel sans nom, des éditions vieilles de trois ans entassées, des autocollants vantant un numéro sur la chute du mur de Berlin (non mais sans blague) et des stylos mordillés dans chaque recoin. Un petit paradis pour esprit perdu cherchant mots à se mettre sous la dent. Et derrière la porte violette : un capitaine de navire loufoque, aux larges lunettes et aux éclats de rire soudain, qui t'accueille à coup d'accent et de feuilles blanches à raturer.

Je n'ai plus de Vans depuis un an (oui, c'est vrai, j'ai un peu tiré sur cette mode dépassée) mais j'ai toujours au fond de mon armoire des numéros de Gérérik (avec le K à l'envers). Ils portent en eux mes premières litotes, métaphores et autres figures de style avec lequel on jongle quand on n'est pas habile de ses mains. Ils portent en eux mes premières phrases, confessions, et autres histoires qui méritent d'être sorties à dix-sept ans plutôt qu'à quarante. Ils portent en eux cette signature qui a traîné aux bas de quelques autres pages depuis. Il portent en eux… tout un monde, n'est-ce pas R. ?

Je n'ai plus de Vans depuis un an mais j'ai une carte laminée avec mon nom dessus et un numéro. Le saint Graal dont je rêvais à l'époque. Qui n'aurait jamais été si précieux sans ces bouts de papier relié, épargnés par mes Vans, il y a bientôt dix ans.


Découvrez la relève de mes années lycées sur genephile.wordpress.com

dimanche 7 novembre 2010

Une Autre Messe


Pour les chrétiens d'Orient, je pourrais signer des centaines de pétitions. Je pourrais argumenter quotidiennement sur des sites, blogs ou plates-formes. Je pourrais laisser trainer des commentaires enflammés à la suite d'articles. Mais j'ai préféré aller voir leur liturgie, héritée des premiers chrétiens ; entendre leurs chants, entonnés dans la langue du Christ ; goûter la communion avec eux.


Toi qui lis ces lignes, tu aurais pu ne pas suivre le lien qui t'a amené. Toi qui tombes par hasard chez moi, tu aurais pu fermer la fenêtre au bout du troisième mot. Toi qui as subi mes pérégrinations gazouillantes, tu aurais pu m'effacer de ta time-line.

Mais si un seul d'entre vous a été touché, comme je l'ai été, je n'ai pas perdu ma journée. Je te l'offre.


Live-tweet d'une messe pas comme les autres, #uneAutreMesse.


10h03. En route vers le 5e arrondissement parisien pour partager la messe de la communauté catholique syriaque.


Pourquoi maintenant ? Parce qu’on les tue, ces chrétiens d’Orient.


Parce qu’en Irak, depuis lundi dernier, un crucifix est devenu une cible « légitime » pour l’islamiste.


Parce que l’être humain derrière ce crucifix risque sa vie alors qu’il y habite depuis plusieurs génération. Quelque 2000 ans.


Sur la situation actuelle de ces chrétiens d’Orient, @koztoujours enfile si bien les perles du Net.


Plutôt que signer des pétitions, crier c’est horrible en statut, flooder ça craint en 140s, je préfère aller voir et te raconter.


Le 5e donc, quartier plein d’églises d'Orient, comme je te le disais déjà dans cette mini-enquête.


Ces catholiques de rites orientaux sont entièrement rattachés à l'Église catholique universelle et reconnaissent le pape.


«Église syriaque», où je vais, ne veut pas dire fidèles qui viennent de Syrie mais église pratiquant le rite syriaque.


Cette Église, la plus petite du Proche-Orient, rassemble 100 000 fidèles dans le monde. Un peu moins après l’attentat…


Pour mieux comprendre toutes les églises d’Orient, Nicolas Senèze est un crack.


Pour mieux comprendre l’église syriaque catholique, Wikipédia s’en sort bien.


Nota-Bene : en Irak, il y a eux, et aussi des Chaldéens catholiques . C’est pas les mêmes, mais ils se font tuer pareil.


L'église Saint Ephrem se remplit peu à peu.


Si tu veux voir la réalité des chrétiens d’Irak en face, lis Sébastien de Courtois. Quelques extraits

Superbe iconostase en bronze dans cette chapelle http://bit.ly/c0H6VC


Ici, deux cent familles arrivées entre 1960-1990 pratiquent leur foi tous les dimanches.


J’ai mon livret pour les francophones. Je ne serai pas totalement perdue \o/ http://bit.ly/c8qxlQ


On rajoute des chaises. Une centaine de personnes se pressent. (Ndla : ils seront près de trois cent finalement)


Suspendue à une des ouvertures de l'iconostase, une lumière rouge, la présence divine.


Trop de monde. On s'entasse au fond. Joli soutien pour cette messe en l'honneur des chrétiens d'Irak morts la semaine dernière.


Les chants commencent. En syriaque, un dialecte de l’araméen, la langue du Christ.


Encensement des offrandes, un nuage envahit la petite chapelle qui chante.


Les clochettes sonnent au rythme des hymnes. Se taisent pour la lecture de la lettre de St. Paul... En français.


Les voix du prêtre et des diacres, cristallines, guident l'assemblée. Pas d'instrument, seulement les clochettes.


Porte ouverte, fidèles jusque sur le seuil de la chapelle. Impressionnant.


Lecture de l'Evangile en araméen d'abord, puis en français. Une communion intense. Je n'ai pas de mot pour cette ambiance-là.


"Nous sommes si nombreux aujourd’hui car nous sommes en communion avec les chrétiens d'Irak", Mgr Bressolette, vicaire épiscopal en charge des églises d'orient de Paris.


Mgr Bressolette appelle tous les catholiques latins à entrer en communion avec les chrétiens d'orient.


"La foi et la lumière du Christ nous sont venues d'orient" insiste-t-il.

Le père Warde, prêtre de la communauté syriaque catholique, commence son homélie.

"Dire des paroles de sympathie, de solidarité n'est rien. Nous devons passer de la parole à l'action."

"On ne peut pas subir sans rien dire. C'est l'ignorance qui pousse au fanatisme", le père Warde parle avec ses tripes.

"Ces terroristes, j'ai pitié pour eux", renchérit-il.

"Ces gens n'ont pas le courage de lever la tête vers dieu, comme Jésus l'a fait sur la croix."

"Quelles que soient nos religions, nous sommes les fils de Dieu, pas les esclaves de Dieu."

Cri du cœur du père Warde : "Pourquoi les autorités irakiennes ont elles enlevé les gardes protégeant l'église deux jours avant l’attentat ?"

"Vous, les pays puissants, luttant par la voix pour les droits de l'homme, passez donc aux actes !"

"Nous ne demandons que la sécurité, protéger les lieux de culte ne couterait pas grand chose. »

"Nous croyons tous en un même dieu", finit le père Warde, passionné, meurtri, applaudi a la fin de son homélie très politique.

La paix du christ est transmise de mains en mains. Jointes, elles enserrent celles du voisin qui transmet ensuite ce qu'il a reçu.

Diacres tournés vers l'autel, prêtre face aux fidèles, mains en l'air. "Nous rendons grâce au Seigneur" en arabe.

Consécration en araméen. Cela fait bizarre d'imaginer les disciples de Jésus prononçant les mêmes mots...

"Lokhou msabhinan", nous te louons.

Prière pour les blessés qui arrivent demain en France. Amin.

Prêtre et diacres chantent en donnant la communion. Les regards des fidèles se croisent. Sourires dans la communion.

"Nos martyrs ne sont pas morts, mais vivants auprès de Dieu", clôt le père Warde.

Ma voisine : "Vous avez raconté la messe à quelqu'un qui ne pouvait pas venir avec votre téléphone ? C'est bien, il faut en parler pour les aider. »

Victor, diacre qui s'active à servir le café, a perdu son cousin dimanche dernier, l'un des prêtres assassiné lors de l’attentat.

"Trois cent personnes environ, c'est bien mais peu face à l'ampleur de la situation là-bas", dit-il.

#UneAutreMesse c'est fini pour moi. Mais pour les chrétiens d'Irak et d'orient, rien ne s'arrête pas...

vendredi 22 octobre 2010

Ta société est en carton-pâte


A lire en écoutant "Les loups sont entrés dans Paris", de Serge Regianni

Depuis plusieurs semaines, les pancartes fendent les airs, les draps taggués claquent au vent et les slogans se mêlent à la brise. Les marées humaines montent et descendent les avenues. Talons, baskets, mocassins. Vieux d'abord, presque retraités ensuite, et la jeunesse a suivi. Toute ? Non, une part qui se retrouve une fois de plus entre deux âges (ni trop jeune ni trop installé dans la vie active), entre deux catégories (plus de 25 ans, moins d'un enfant), entre deux privilèges (presqu'un salaire, pas encore un poste), zieutent la rue sans savoir où poser les pieds. Moi y compris.

Je ne manifesterai pas, parce que je ne peux pas. Liberté légale, protection du droit de grève, capacité physique à arpenter le pavé : tout est là et pourtant, je ne me résous pas à poser ma plume pour laisser le poids de ma charge de travail à mon voisin d'openspace. Je ne finirai pas mes vieux jours dans ce bureau mais tant que j'y suis, je ne peux pas faire les choses à moitié.

Je ne manifesterai pas, mais j'ai peur de ne penser qu'au présent en renonçant à un combat qui hypothèque mon futur. Je veux croire que les batailles qui égrainent l'histoire passée sont autant de témoins que le changement n'est pas une chimère. Ne serai-je pas en train de rater un tournant en me focalisant sur mon train-train quotidien ? Ne serai-je pas à côté des enjeux de société dont je devrais subir les conséquences une fois le rendez-vous social fini ?

Je ne manifesterai pas, mais je rêve de ressembler à ces gens qui prennent position et posent sans concession les fruits de leur réflexion en acte. Bien sûr, les caméras, micros et stylo-bic ne saisissent que des bribes de leur engagement, jouant à dénicher la phrase chic quand leurs interlocuteurs cherchent la formulation choc. Mais entre deux chants plus ou moins révolutionnaires, en mouvement, ou entre deux bières, attablés, leurs logiques se délient. Quel que soit le cheminement qu'ils exposent, bancal, béton ou branlant, ils y croient. Droit dans leurs bottes, le regard sûr, ils montent au créneau et osent dire "J'ai choisi ce camp-là et j'irai jusqu'au bout pour être entendu".

Je ne manifesterai pas, mais j'aimerai être animée d'une telle conviction. Le genre de celle qui ne se manifeste pas seulement sur un banc d'église ou au rythme d'un gospel. Le genre de celle qui peint à la sanguine les contours d'une société écorchée. Vivante, palpitante, fragile. Le genre de celle pour laquelle on affronte les regards indifférents, agacés, dédaigneux ou haineux sans sourciller. Le genre de celle qui fait oublier que l'on ne fait que participer à une vague foule ressemblant à une sortie au parc sur bitume. Le genre de celle qui gomment la culpabilité de pourrir la journée des autres. Le genre de celle qui donne l'impression d'avoir posé un grain de sable sur la plage en construction.

Je ne manifesterai pas, parce qu'au fond de mes tripes, à fleur de synapses, je n'y crois pas. La révolution n'aura lieu ni ce soir ni demain, les citoyens éclairés emmenant les masses vers une société meilleure sont une utopie, la rue ne peut pas changer la direction prise par cette société déglinguée dans laquelle je ne trouve pas ma place. Mon mécontentement ou ma satisfaction passe par l'expression de mes traits. Ils ne se traduisent pas par une ligne sur une liste syndicale, une signature sur une pétition ou une carte de parti.

Je ne manifesterai pas, et pourtant j'irai bien hurler sous les fenêtres de deux trois décideurs pour les réveiller. Leur passer les lunettes qui masquent ma vision, les échanger contre le bandeau sombre délicatement posé sur leur nez. Qu'ils voient la peur qui ne me quitte jamais. Celle que mes petits frères s'écroulent un jour sous les coups d'un fasciste venu en découdre avec des colorés. Celle que ma meilleure amie traîne son arthrose sur les podiums des salles de gym jusqu'à 70 ans, sa jeunesse fanée. Celle que mes soeurs se retrouvent sous un pont, avec toutes ces personnes hors cadre, hors case, hors normalité, hors conformité. Celle que mes enfants naissent dans une société où règne la peur de l'autre, le rejet de la différence, le bruit des ventres affamés, le silence des objecteurs de conscience, le culte de la ferraille trébuchante... l'oubli de soi-même.

Je ne manifesterai pas parce que j'ai le cul entre deux opinions, écartant les cuisses en espérant que personne ne profite de ma faiblesse avouée. Incapable de bouger, inapte à me décider, mais loin d'arrêter de me torturer l'esprit.

mercredi 22 septembre 2010

Là où l'air parle de Toi

Cathédrale invisible, tu es plus bruyante qu'une avenue
quand mes pensées s'emballent.

samedi 11 septembre 2010

Bourrée d'amour pour toi, humanité de merde


Ecris en écoutant Keny Arkana, Ils ont peur de la liberté

Comme disait l'autre, on est tous le con de quelqu'un. Toi, tu es le mien.
Toi, avec ta Bible. Prisonnière de tes doigts crispés, brandie en l'air, vers le ciel. Comme si des ailes allaient pousser de ton cul pour prouver ta plus grande Sainteté.
Toi, avec tes Dix Commandements. Et le poids de ton Histoire. Que tu dégaines aussi vite que ton fusil. Sans jamais laisser sortir un mot simple de ta gorge nouée par la peur de l'Autre. Souillant la première de tes חוקים.
Toi, avec ton Coran. Simple fidèle ou imam respecté des tiens, tu persistes à te taire et te caches quand tes frères devant le Très-Haut justifient l'explosion de leurs tripes au cœur d'une foule anonyme. Déformant le nom de ton الله

Toi, avec ta Constitution. Mise sous verre, accrochée au mur. Pas une ride, contrairement à ton visage ravagé. Pas une tache, contrairement à ce crachat qui s'échappe dès que tu ouvres la bouche. Une vraie douche à mes yeux, obligée de t'écouter vociférer haut et fort.
Toi, avec tes Droits de l'Homme. Que tu ressors du tiroir quand tu en as besoin, tous les 36 du mois. Tu te bornes à ne pas voir plus loin que les mots, à idéaliser ses belles tournures pour les gueuler sur commande. Selon ton bon vouloir. Faudrait pas qu'ils viennent emmerder ta routine.
Toi, avec tes colonnes de chiffres. Que tu plaques sur le monde. Je ne rentrerai pas dans tes cases, tes grilles de pensée et d'analyse. Je les fausse à dessein. Parce que brouiller les pistes, te pourrir quand tu dis des conneries en mon nom, est mon ultime liberté.

C'est plus compliqué ? Je m'en fous. Aujourd'hui, tu es mon con et je ne suis pas prête de t'inviter à dîner. Vous pullulez et je n'aime pas les banquets. Je boirai seule à notre perte. Une coupe de larmes amères. Jusqu'à la lie. A finir bourrée. Bourrée d'amour pour toi, humanité de merde.

jeudi 29 juillet 2010

Un petit Jésus en plastique peut tout changer




A lire en écoutant Patrick Bruel, "Je te le dis quand même".

Une seconde. Des pare-chocs qui s'entrechoquent, des feuilles de tôles qui se froissent, des morceaux de ferrailles qui volent. Une seconde. Le genre qui arrive plus d'un million de fois par an dans le monde, plus d'une centaine de milliers de fois par an en France. Une seconde. Ton père écoutait RCF quelque centaines de kilomètres plus bas. Ta mère écoutait des parents parler de la maladie de leur enfant. Ta sœur écoutait les voix des touristes raisonner dans une sainte chapelle.
Une seconde. Tu rétrogrades, le camion détruit l'arrière de boubouse, tu braques et te glisses sur la voie d'urgence. Une seconde. Tu perds connaissance, un tweety jaune en peluche tombe à terre, les ressorts en dessous du Petit Jésus en plastique rebondissent comme jamais.
Une seconde. On t'aide à sortir, on vérifie tes signes vitaux, on t'installe dans une civière. Une seconde. Tu appelles ta mère, tu embrasses ton père, tu souris à ta sœur au bout de la ligne. Une seconde. J'imagine chacune d'elle, je vois celle où ton téléphone ne répond plus, j'entends le silence de ton absence. Ne meurs jamais, je te l'interdis. Et le Petit Jésus de plastique sur son ressort hoche la tête d'acquiescement.

jeudi 22 juillet 2010

Démoniaque. Et toi ?


Ecris en écoutant "Prière" de Kenny Arkana.

Cheveux blanc rasés de près, il sourit doucement et ses rides se plissent. Les yeux assortis à son jean délavé, la chemise repassée. Impeccable. Le visage serein, il parle doucement. Il cherche un endroit bien particulier. Il croit se souvenir qu'il se situe dans le quartier. Elle lui indique où aller et tire une dernière latte sur sa cigarette. Quelques minutes plus tard, il sort avec la nouvelle adresse de l'exorciste sur une feuille blanche. Comme s'il venait de retirer une banale lettre à La Poste. En poussant la porte qu'il vient de passer, Elle ne peut s'empêcher de se demander ce qui amène un homme à l'allure classique à chercher ce genre de service.

Elle passe devant les casiers du courrier, où figure son nom, salue sa collègue de travail et dépose sa bouteille de coca dans le mini-frigo. Sur la poignée qu'Elle agrippe, des symboles se battent en duel dans une plaque de fer. Combien de personnes ont fait le même geste qu'Elle, espérant trouver une solution, une rédemption, une nouvelle vie derrière ce bout de métal ?

De l'autre côté, un bénitier de la taille d'une main est incrusté dans le mur. Des poissons figés depuis toujours nagent au fond de la couche de poussière. Tous les matins, Elle leur jette un regard, lui rappelant que son bureau n'est pas seulement une salle aux murs beiges et aux lumières blanches. Combien de phalanges ont plongé pour les caresser, s'imprégnant de l'eau qui les entouraient encore ?

Dans ce lieu, pas étonnant que les questions surgissent, poussées par son imagination. Quand un tiroir bloqué s'ouvre inopinément. Quand une coupure de courant survient quelques secondes après qu'Elle se soit rappelée de sauvegarder. Combien de fois a-t-Elle levé les yeux sur le crépis piquant, se demandant à quoi ressemblait l'ancienne chapelle de l'exorciste avant d'être meublée de quelques ordinateurs, une centaine de livres et des journaux diocésains des vingt dernières années ?

Il n'y a pas si longtemps, Elle n'y croyait pas. Les esprits qui s'emparent de l'âme, une invention de Mamy. Des démons qui possèdent l'Homme, un résidu du Moyen-Age. Un grand Mal à combattre, une distorsion de la réalité infiniment plus compliquée. Elle qui adore pousser les détracteurs de Dieu vers leurs contradictions, Elle s'est retrouvée prise à son propre jeu : si le Bien existe, alors le Mal ne peut pas être absent. Comme le plein doit prendre de la place pour que le vide se créé autour. Comme la lumière a besoin de l'ombre pour exister. Sur les détails, le doute plane encore. A l'image des fantômes qu'il lui semble croiser quand Elle courre ajouter une correction à la mise en page, dans le bureau voisin... anciennement sacristie de l'exorciste.


Et pour éviter de tomber dans les fantasmes sur l'exorcisme, ne faites pas confiance à n'importe quelle page Internet : le Cyber Curé pose
quelques bases de la réalité de ce domaine particulier.

mardi 29 juin 2010

Comme un oiseau sans voix


Ça commence généralement par "Je veux", "Donne moi", "J'aimerai" ; souvent des suppliques. Parfois, une demande de pardon ou un remerciement.


Prostrée, les mots ne se forment pas dans ta tête. Les yeux dans le vague, tu as l’impression de ne pas bouger depuis une éternité. Tous tes muscles tremblent pourtant. Tes épaules frissonnent, ton menton se contracte, ton poing se serre. Tu aimerais bien l’écraser contre le mur sur lequel tu t’es adossée. Alors que la mort plane sur ton quotidien, comment prier un Dieu qui enlève une plus innocente que toi ?


Et sous tes yeux en plus, le salaud. Tu ne veux rien dire à un monstre pareil, il ne mérite pas un mot de ta part. Une ordure inhumaine, il ne vaut même pas un regard. Un horrible Dieu, il peut se la mettre où tu penses sa prière.


Dans quelques heures, une poignée de jours, un mois peut-être, tu te rappelleras que l’ignorer est aussi une manière de lui parler. De le prier. Et Lui sera là, prêt à encaisser tes insultes, prêt à porter ta douleur. En silence, comme d’habitude.

Pour Lola. Photo: Stuck in Customs.

lundi 28 juin 2010

Ordinations Day : le Live-tweet d'un dépucelage céleste

Samedi 26 juin, Notre-Dame de Paris accueillait les ordinations des nouveaux prêtres. Dans la masse de cathos, j'étais derrière mon Iphone, à gazouiller.

Pour voir les photos en grand, cliquez dessus. Je change le format dès que j'ai une minute.

8h45: Bonjour et bienvenue à l'#ordinations Day ;)


Au fait, soyez indulgent car c'est un peu mon dépucelage aujourd'hui: première fois que j'assiste aux #ordinations...


9h: On ne voit pas encore la foule, on la devine. Comme on ne voit pas le Bon Dieu, on le devine :)


Une collègue: "Oh regardez, le car des ordinands arrive !"


Pas mal de Vietnamiens déjà présent, l'un des ordinands vient de la-bas.


Contribution : RT @baroquefatigue: Tenez, pour vous unir par la prière aux #ordinations, la prière à N-D du Sacerdoce de Mission thérésienne
.


Devant moi, un curé sort son téléphone, un Android et tapote sur l'écran. High-tech le curé.


Un drapeau du Vatican se balade. Le retrouverez-vous ?


9h25 : Pour suivre les ordinations des nouveaux petits prêtres parisiens, ça se passera donc avec #ordinations et votre serviteuse.


Dans la chaleur de la matinée, cette contre-manif comme dit @edmondprochain s'annonce grandiose.


9h28: Un car de touristes asiatiques vient d'être lâché. Armés d'appareil photos, ils mitraillent.


9h30: Les cloches chantent sous le regard impassible des centaines de statues de la façade, accompagnées par l'orgue.


Il y a foule: 7 000 dehors, 3 000 dedans.


Les ordinands, qui seront prêtres à la fin de la journée, arrivent en procession, entourés de tous les prêtres du diocèse.


Les servants d'autel font un couloir au milieu du parvis, pour accueillir la procession. Oseront-ils la Ola? :)


"Jubilez, criez de joie" ça commence :)


Sur le parvis, les ordinands semblent un peu stressés. Pensez-vous, 10 000 paires d'yeux sur vous... Facile.


Thomas, Nicolas, Grégoire, Nathanaël, les 2 Thierry, Joseph, Luc et Sébastien portent la chasuble du diacre, en travers du torse.


Ils portent tous du rouge, qui symbolise l'Esprit Saint.


Le nonce apostolique, représentant du Vatican, est dans la place !


Mais laissez moi vous les présenter, presque intimement :)


Thomas de Boisgelin, bouillant de pouvoir « donner Dieu aux hommes ».


En fait, ça va beaucoup plus vite que ce que je pensais, je reviendrai sur les ordinands plus tard.


Chacun s'avance au milieu du parvis, accompagné de quelques membres de sa paroisse et de beaux étendards.


"Me voici", la réponse des futurs prêtres raisonne au pied des tours de la cathédrale.


Devant le parvis, ils attendent d'entrée, un peu comme une mariée qui avance vers l'autel.


"Nous les choisissons pour l'ordre des prêtres". Les fidèles les acclament en chantant.


Lecture de l'acte des Apôtres, Nouveau Testament.


Mignonne la lectrice, les mecs vous pouvez regretter de ne pas y être.


Les cathos sont une religion du Livre, mais un peuple de la Parole, c'est pourquoi à chaque messe, nous relisons publiquement la Bible.


Énoncer un texte de l'Ancien Testament et Nouveau Testament les rend vivant, tous les dimanches, tous les jours, à chaque mot.


Et pour les voisins, la grasse mat', c'est mort !


Évangile de St-Matthieu


Mgr Vingt-Trois prend la parole. L'homélie est un approfondissement de la Parole de Dieu, un éclairage pour les fidèles.


"Nous avons été frappé par le mal cette année, et nous demandons pardon pour celui qui a été fait" Mgr Vingt-trois.


"Notre réponse aux problèmes du monde n'est pas dans une stratégie de com, mais là, aujourd'hui sur ce parvis" Mgr Vingt-Trois.


"Nos communautés témoignent que la diversité, quelle qu'elle soit, n'est pas un danger" Mgr Vingt-trois.


"Dire qui est Jésus-Christ ne mène pas toujours à se faire des amis" Mgr Vingt-Trois. Vous êtes mes amis quand même, hein? :)


Peu de langue de buis dans cette homélie, mais gare: le cardinal appelle les cathos à être un flambeau. On va mettre le feu :)


De l'entrée de la cathédrale, l'archevêque André Vingt-Trois fait promettre les 9 ordinands. Oui, ils le veulent.


Contribution: RT @Lagouelle: "Que Dieu Lui-même achève en toi ce qu'Il a commencé."


Les yeux mouillants, ils promettent. Silence de cathédrale sur le parvis. Impressionnant.


Y'a du chef scout très mignon... Les filles, vous ratez quelque chose.

Contribution-réponse : RT @Jiibus : Tu m'as reconnu ? :)


Fail: les 3 journalistes de PND se sont levées pr rentrer en même temps que les prêtres. Pas très discret avec nos jupes...


Contribution : RT @JiiBus: La litanie des saints en direct de ND.
La litanie des saints en direct de ND #ordinations (cc @lepetitchose )

Insolite: des bougies pour Mickael dans un coin du parvis.


L'assemblée prie pour les ordinands, appelant la Vierge Marie et les Saints.



Ils ne se prosternent pas devant les Hommes, mais devant le Saint-Sacrement, une hostie qui représente la présence du Christ
.


Contribution-débat théologique : cette formulation erronée a amené un petit échange bien animé entre @skeepy et @baroquefatigue. Retrouvez leurs remarques sur Twitter (ça commence par
et je ne suis pas trop arrivée à voir où ce "twittconcile sur la définition de la présence réelle" se finissait)


10h40 : Le presbyterium, l'ensemble des prêtres du diocèse, bénit les nouveaux venus dans leur grande famille.


40 minutes à genoux pour nos nouveaux prêtres.


J'en profite pour continuer les présentations.


Nicolas Chapellier, la vocation "carré, logique".


11h Contribution : RT@JiiBus: En complément du beau LT #ordinations de @lepetitchose à Notre Dame, je joins les photos, le presbyterium.
En complement du beau LT  #ordinations de @lepetitchose a Notre Dame je joins les photos, le presbyterium


Grégoire Froissart, en quête d'absolu.


Nathanaël Garric, pris aux tripes.


Thierry Laurent, avocat de la cause de Dieu.


Thierry de Lesquen, changement de lunettes pour regarder la vie.


11h10 Contribution : Petite fierté, #ordinations est
4e des trending topics français. Certes, les adeptes de Twitter dormaient probablement encore...


Joseph Nam, outsider inside now.


Luc Revdel, le rôle de sa vie.


Sébastien Waeffler, en odeur de sainteté.


Pause clope sur le parvis, alors que l'Esprit souffle, que le soleil tape, et que les gamins courent dans tous les sens.


Sur le parvis, portraits des nouveaux prêtres de KTO sur grand écran. Ça en jette plus qu'un match de foot :)


Un petit vieux, en costard, billes de bois en mains, récite son chapelet sous le cagnard. Concentré.


Contribution: RT@JiiBus: Guy Gilbert à l'approche #ordinations


Insolite: des joggers passent au milieu du parvis, tranquille, pénard. Devant 7 000 personnes en prière :)


Bénédiction sacerdotale, comme la bénédiction nuptiale mais pour les prêtres (je ne mets pas la photo déplorable que j'avais mise. Une honte.)


11h30 : L'archevêque remet une étole sacerdotale et une chasuble aux désormais prêtres.


Ces vêtements liturgiques, non pas un signe de supériorité ou de différence, doivent rappeler le poids de leur charge.


L'archevêque oint les mains des nouveaux prêtres de Saint Chrême, huile bénie pendant la
messe chrismale.


Un signe de croix dans chaque paume. Trop loin pour une pic, si @jibus peut palier à mes défauts...


Il leur remet ensuite le pain sur une patène, assiette où seront posées les hosties. Le kit du curé quoi :)


Puis il leur remet le vin, mélangé à l'eau dans un calice. La suite du kit...


Ils peuvent maintenant célébrer la messe, au nom du Christ qui livre sa vie par amour pour les Hommes (tweet sponso par l'Esprit saint).


Servants de messe sortent, parapluie à la main. C'est pas qu'il pleut, c'est qu'on crève de chaud. Et pour repérer la communion.


Le parvis est noir de monde mais de toutes les couleurs. Recueillement maximum.



Le nonce bénit les offrandes, avec l'évêque vietnamien.


Des centaines de mains tendues pour bénir ce pain et ce vin, une concélébration gigantesque...


Des centaines de voix se mêlent, interrompues par quelques tintements de cloches. Sur le parvis, frisson face à tous ces croyants.


Une Eglise, des milliers de visages et de façon de prier.


A chaque messe, on se donne la paix. Et qu'après on ne vienne pas me dire que cette religion appelle à faire la guerre, bon dieu !


Une file de prêtres et de diacres file sur le parvis pour donner la communion.



On peut ne pas comprendre leur choix ou le désapprouver, mais il en faut pour faire l'engagement qu'ils viennent de prendre...


Sur cette petite île de la Cite, les oiseaux accompagnent les prières silencieuses et... Mickael Lonsdale sort d'une rangée.


Après la nourriture spirituelle, l'open pique-nique ouvert à tous dans le square derrière N-D ! Comment ça, chui gourmande? :)


12h30: après le pain de Dieu, c'est donc le pain des hommes qui arrive sur le parvis.


Levée de foulards multicouleurs presque spontanée. On n'a pas l'air con les bras en l'air, à presque 3 sur un plot.


Maintenant ils vont bénir ceux qui viennent à eux. Pour l'instant, ils sortent sous les hourras et la vague de foulards a pris !


Petite pause, il faut aussi que je travaille un peu pour gagner mon salaire quand même, parce que LT ça nourrit pas :)


13h10 : pique-nique sous les arbres, à l'ombre de la cathédrale, clapotis de la Seine, légère brise, premier coup de soleil chez moi...


Bataille d'eau, version concours de t-shirts mouillés #tentant. A coté, les prêtres bénissent toujours, dégoulinant de sueur.


La Fondation d'Auteuil a mis les petits plats dans grands. Succulent.


@polydamas_AIP est bien venu aujourd'hui à ND... à la fin de la messe, pour le buffet. C'est ça, les tradis :)


Contribution qui m'a fait rire : Vogelsong: Aujourd'hui suivez le livetweet de l'#ordinations avec @leptitchose et @jbroger à la Gaypride #twitter_rocks


Contribution divine : RT @ymobactus: @lepetitchose: tu connais pas le 13ème commandement "Le buzz tu ne feras pas" ? Bien joué pour les #ordinations ;o)

mercredi 16 juin 2010

Le cocon du papillon


Ecris en écoutant Y'avait Tant D'étoiles, Patricia Kaas (Spotify)

Elle enfile un t-shirt trop large et pose difficilement un pied devant l'autre. Après s'être cognée deux fois contre la petite table du salon, Elle décolle une paupière. Blottie entre les gros coussins rouge et jaune du canapé, Elle ramène ses jambes contre son torse et se laisse aller à la douceur du tissu. Le jus d'orange et les fraises embaument la pièce. Ses narines frissonnent. Elle serre ses bras autour d'Elle, les yeux mi-clos. Des voix échangent des banalités à quelques mètres. Douces, rassurantes, entrecoupées par les craquements du parquet. Un rayon de soleil tombe sur un coin de la salle à manger. Bols en porcelaine remplis de lait écrémé, croissants entamés et pain frais à moitié englouti... Petit déjeuner dévasté par les morfales de passage dans la maison familiale. Le tintillement des couverts est recouvert des rires qui s'envolent dans l'air du début de l'après-midi. Une mèche tombe négligemment sur son front. Une autre joue avec la gravité et se dresse sur sa touffe de cheveux en bataille. Son souffle ralentit. Une fossette apparaît au coin de sa bouche alors que ses muscles se décontractent. Patricia Kaas parle d'étoiles. Les toiles deviennent floues, les murs de chaux recouvertes de vernis oranger vacillent. Au creux du cocon, le temps suspend son cours, l'histoire ralentit sa course. Sereine, Elle disparaît.

vendredi 28 mai 2010

A ton enterrement, les étoiles parlent

Jacques-Philippe Martin. 22 juin 1925 - 23 mai 2010.

"Le tableau que nous pouvons peindre de toi commence par de grandes mains aux avant-bras noueux. Tes doigts ont toujours eu l'odeur du fusain, la trace de la sanguine et les paumes ouvertes, comme une invitation. Au dessus de ton bureau, nous déchiffrions ton diplôme des Beaux Arts. "C'est vraiment à toi, Papy ?".
Une de tes petites-filles sur les genoux, tu t'attardais longuement sur tes soirées passées dans l'ancien palais des papes, un crayon à la main. La réussite par le travail. Le leitmotiv de notre famille. "Sois attentive à l'école, sinon tu finiras à l'usine de pâtes".

Dans ton atelier, tu nous donnais quartier libre. C'était ton univers que nous découvrions : les pinceaux aux milles formes, la palette de couleurs infinies, les feuilles gribouillées qui volaient dans tous les sens, les paysages du Brésil, des Antilles et autres coins du monde où tu étais allé dessiner des voies de train. Sur les murs, Van Gogh nous regardaient attentivement mettre tout sens dessus dessous.

Un joyeux bazard que nous apportions aussi dans ce chalet de Haute-Savoie où tu subissais nos caprices tous les étés. Les plans sont nés de ton esprit, les planches ont été posées à la force de tes bras. Un roc d'amour, le Roc'amour. Pour la sieste, nous nous blottissions contre ton grand corps, affalés sur le canapé devant la vieille télé à quatre chaînes. Des nombreux soirées de nouvel an passées ensemble, il ne nous reste qu'un goût de chocolat sur le palais. Et l'impression d'avoir évité quelques crises de foie grâce à ta vigilance. La petite lampe allumée dans l'obscurité de la nuit, aussi, et ta main sur notre épaule.

Celle-là même qui agrippait le bras de tes visiteurs la semaine dernière. Un sourire malicieux aux lèvres, tu chuchotais alors "Tu es fort, tu m'emmènes, on ne dit rien à personne et on fait le mur. Si quelqu'un nous cherche, on dira que j'ai été enlevé par mes enfants". Aujourd'hui, tu es enlevé à nous mais tu n'es pas parti. Tu es allé t'asseoir sur un trône dans le ciel. Nous te trouverons toujours dans la voûte céleste. Nous, sept étoiles et un astre filant, comme les quatre petites étoiles qui suivent et les trois à venir, nous sommes à tes côtés. Protégées à jamais."

dimanche 23 mai 2010

Pour que traces de toi il reste, indélébiles

Ecris en écoutant Quand on n'a que l'amour, de Jacques Brel

J'avais prévu un beau hiatus, un énorme cri de révolte à coup de "Tu fais chier Dieu" et autres invectives que j'aime à Lui envoyer quand la réalité ne me plaît pas. Et puis, la vague de rébellion n'est pas venue. Les larmes sont montées, mais seulement la joie des instants passés m'a submergée. J'avais prévu une plume bien trempée, un dialogue enflammé à coup de "Tu fais chier Dieu" et autres plaintes sourdes que je Lui adresse quand ses choix me déplaisent. Et puis, les soubresauts de mon corps n'ont pas eu ce goût amer de défaite. Les spasmes n'ont pas cessé, mais mon coeur a sursauté devant les souvenirs qui m'ont envahie.
Doucement, une odeur de bonbons cachés dans un placard en bois m'a pris le nez. Naturellement, un rayon de soleil venu du sud qui perce sur une terrasse marseillaise m'a caressé le visage. Simplement, son sourire est apparu et son histoire s'est formée au bout de mes doigts. Je n'ai pas besoin de lui dire au revoir, il n'est pas parti bien loin. Je n'ai pas besoin de lui crier mes regrets, je n'en ai pas. Je n'ai pas besoin de chercher de fil rouge à ce portrait incomplet, il coule dans mes veines.


Je ne sais pas si je te connaissais si bien que cela. Je serai bien incapable de faire ta biographie en dix dates et trois moments clefs. Le tableau que je peux peindre de toi commence par de grandes mains aux avant-bras noueux. Ils se sont formés dans les champs d'Avignon, à ramasser les patates, retourner la terre, et tenir fermement les rênes d'un cheval pour rendre visite à la demoiselle du village voisin qui a partagé un demi-siècle avec toi. Tes doigts gardaient les traces de la corne, venue quand tu posais des rails de chemin de fer. Une de tes sept petites-filles sur les genoux, tu passais rapidement sur cette période mais t'attardais longuement sur les Beaux-Arts. Dans l'ancien palais des papes, je te devinais, restant tard, un crayon à la main, les cheveux n'ayant pas encore virés au blanc argenté. La réussite par le travail. Le leitmotiv de notre famille. "Sois attentive à l'école, sinon tu finiras à l'usine de pâtes".
Dans ton atelier, tu nous donnais quartier libre. C'était ton univers que nous découvrions : les pinceaux aux milles formes, la palette de couleurs infinies, les feuilles gribouillées qui volaient dans tous les sens, les paysages du Brésil, des Antilles et autres coins du monde où tu étais allé dessiner des voies de train. Sur les murs, Van Gogh nous faisait un clin d'oeil, les fleurs impressionnistes nous emmenaient en balade, les femmes de Gauguin nous regardaient attentivement mettre tout sens dessus dessous.
Un joyeux bordel que nous apportions aussi dans ce chalet de Haute-Savoie où tu subissais nos caprices tous les étés. Les plans sont nés de ton esprit, les planches ont été posées à la force de tes bras. Un roc d'amour, le Roc'amour. A flanc de montagne, tu prenais soin de ton jardin que nous saccagions années après années. Dans la petite chambre, à côté du studio où tu dormais avec Mamy, tu n'oubliais jamais de brancher la petite lumière rouge qui veillait sur notre sommeil. A l'étage, pour la sieste, nous nous blottissions contre ton grand corps, affalés sur le canapé devant la vieille télé à quatre chaînes et sans télécommande. Des nombreux soirées de nouvel an passées ensemble, délaissés par nos fêtards de parents, il ne me reste qu'un goût de chocolat sur le palais. Et l'impression d'avoir évité quelques crises de foie grâce à ta vigilance. La petite lampe allumée dans l'obscurité de la nuit, aussi, et ta main sur mon épaule. Celle-là même que je serrai fort pour que tu ne glisses pas sur les plaques de verglas en allant à la messe, le soir de Noël. "Ce curé noir me rappelle les gens que j'ai rencontrés quand j'étais en Afrique", m'avais-tu chuchoté une fois, en plein office.

Je ne sais pas ce que tu aimais, la musique que tu écoutais, le parti pour lequel tu votais, le syndicat qui t'a amené à manifester, ta couleur préférée ou même ton signe astrologique. Je serai bien incapable de deviner tes réponses au questionnaire de Proust. Le croquis que je peux esquisser de toi passe forcement par le bleu de tes yeux. De la même couleur que celle de l'équipe de foot de ton cœur. Tu t'es bien gardé de me parler ballon rond, Dieu merci, mais ton regard s'allumait quand nous discutions ovalie. La Coupe du monde, de passage au stade vélodrome, m'a donné bien plus qu'un plaisir de fan de rugby.
Je te revois sur le pallier, chemise propre et bouteille d'eau de Cologne vidée sur ta nuque. Tu tenais déjà mal sur tes cannes mais le trajet en bus et tram ne t'effrayait pas. Ton escorte te protégeait. Impossible de me rappeler le score de ce All Black-Italie. Mais je me revois courir pour t'acheter deux bouteilles d'eau, remettre ta casquette ringarde sur ton crâne déjà rougi et guetter ton sourire dans la olà. Pendant le retour, je m'agrippais à toi fermement, terrifiée qu'un mouvement de foule ne te renverse, prête à castagner pour te frayer un chemin.
En arrivant, le dîner nous attendait sur la table. Tu t'es installé, comme avant chaque repas de famille, une fourchette à la main et une gousse d'ail dans l'autre. Un peu de sel, beaucoup de poivre et ton huile d'olive maison. "Le secret, c'est de bien écraser les morceaux pour qu'ils libèrent leur arôme". La sauce salade, seule plâa que je suis sûre de ne jamais râter, seule leçon de cuisine que j'ai jamais respectée. Tu lâchais des bribes en provençal de temps en temps. Des gros mots pour la plupart, dans mon souvenir. Dialecte inconnu à nos oreilles, mais à la sonorité chantante qui m'émerveillait.

Peu de citations de toi, finalement, dans ce portrait improvisé. Comme si ta voix n'avait jamais été le plus important (mais bien sûr que je t'écoutais !). Ce n'est pas ce que tu disais de la vie qui doit rester, mais la manière dont tu l'as menée. Tous les ans, le 12 juin, c'était la même rengaine. "Tu sais, quand tu es née, j'étais au Mozambique. Je me rappellerai toujours du préposé au télégramme qui courre vers moi. Monsieur Martin, Monsieur Martin, vous avez une petite fille ! Comme j'étais heureux... On a sorti les verres et on a trinqué". Vingt-cinq années après, cette anecdote qui résonne encore dans mes tympans est ce qui va manquer le plus.

samedi 22 mai 2010

M'étendre sur l'asphalte et me laisser vomir


J'ai le teint terne et les yeux qui cernent. Un peu de Nutella dans l'haleine et un hâle de haine au fond de la gorge. Si je ne devais pas travailler, je ne me lèverais pas. Si je ne devais pas vous appeler, je ne parlerais pas. Les cheveux en bataille, la tête en chantier, un marteau-piqueur dans les tempes et un rictus las au coin des joues. Si je pouvais, je dormirais. Si je voulais, je me réveillerais.
Mais je ne veux pas. Votre monde qui tombe en lambeau ne m'habille pas d'or et de lumière. Les guenilles que vous m'avez laissées attaquent ma peau et ma volonté. Vos querelles de grands hommes et d'étroits esprits tuent mes neurones à petit feu. Je ne prendrai pas les armes, elles font aussi mal que vos discours.

Vos grands mots sont les maux de mes nuits et de mes jours. Tour à tour, ils me tombent dessus comme des coups de massue. Mes mains ne me protègent plus de vos assauts. Mes paumes sont constamment attaquées par la virulence de votre venin. Insidieusement, il se faufile dans mes pores, brûle mon énergie et me laisse gisante sur le macadam. Votre verve vaniteuse n'y changera rien, vous avez échoué et vous vous gaussez que l'on doive reprendre votre flambeau éteint. Après votre passage, même l'herbe sous mes pieds pue le cramé.

Lui, là-haut, nous regarde avec attention, comme un curieux devant un troupeau de têtards gesticulant dans la vase. Lui, là-haut, a les yeux rivés sur nous et des rivières de larmes nous tombent sur le coin de la gueule. Cette existence tue. Je sauterai volontiers dans un trou noir. Une autre dimension. Une réalité alternative.


C'est réducteur ? Je sais, des morceaux de positif se baladent ça et là dans ce monde flétri. Pour l'instant, mes cils inférieurs et supérieurs sont englués les uns aux autres. Un jour, je serai avenante et souriante. Mais pas demain. Demain, je prie pour que mon sang meure.


Ecris en écoutant "Les vieux", Jacques Brel
Photo de _Fü_'s (Flickr)

lundi 17 mai 2010

Allo Dieu ? Je suis pas d'accord !

- Allo Dieu.
- Oui ?
- En fait, non, je ne suis pas d'accord !
- Tiens donc ?
- Je sais, c'est toi qui décide, tu sais mieux que moi, mieux que nous. Je sais, je ne suis pas grand chose, je ne devrais même pas t'apostropher comme ça.
- Quoi que je dise, tu ne t'en prives pas alors autant que cela serve.
- Je sais, il y a d'autres sujets sur lesquels je devrais m'énerver contre toi, la faim dans le monde, la connerie humaine, la guerre, les maladies et finalement, il n'est qu'un seul être en fin de vie.
- Je suis en toutes petites choses alors je suis là aussi en lui.
- Je sais, il n'y a rien d'extraordinaire à avoir un grand-père malade, je n'ai pas de regret, ce n'est pas comme si nous étions dans le besoin ou la détresse. Ce n'est pas comme si ces derniers instants ne révélaient pas des trésors de partage.
- Vas-y, demande, arrête de tourner autour du pot.
- Je ne veux pas qu'il parte. C'est assez simple finalement. Tu ne peux pas faire un effort ?
- Que crois-tu que je puisse faire ?
- Un tour de passe-passe. Réparer son cœur, ce n'est qu'un ou deux tuyaux à fixer. De la bête plomberie. Vider ses poumons de l'eau qui monte, ce n'est pas comme si tu ne maîtrisais pas cet élément. T'as déjà jouer avec. Le reste, ce sont des broutilles, un peu d'huile dans les articulations, histoire qu'il soulève son pinceau à nouveau, qu'il marche de la télé à la cuisine.
- Cent balles et un mars aussi ?
- Non, les mars, j'essaie d'arrêter, et on est passé à l'euro. Tu suis pas trop de là-haut.
- Ça serait un peu suspect, un miracle ?
- Comme si ça t'avait retenu dans le passé. Fais pas l'innocent. T'as juste à retenir la petite colombe de l'Esprit Saint dans tes mains quand il demandera le sacrement des malades ce soir.
- Tu crois vraiment que c'est une solution ?
- Non, je sais que ça ne l'est pas. Je sais aussi que s'il a demandé une dernière bénédiction, c'est qu'il en a besoin... qu'il sait que c'est la fin. Mais aujourd'hui, je préfère t'engueuler, c'est plus simple. Une querelle de Père à fille en somme.

dimanche 16 mai 2010

Suspendue aux battements de ton cœur



85. Autour de son lit, des barres de fer l'empêchent de tomber. Dans sa main droite, la télécommande pour appeler l'infirmière. Juste à côté de celle pour ajuster l'inclinaison de son lit. A portée de sa main gauche, un verre d'eau. Parfaitement positionné après avoir embêté l'aide soignante pendant dix minutes.
93. Il remonte le drap, demande que l'on remette la couverture en place, peste contre la barrière qui l'empêche d'étendre ses jambes. Sa peau est presque translucide, ses yeux bleus vitreux, mais sa bouche affiche un doux sourire discret.
81. Elle essaie de ne pas détourner le regard. Le voir ainsi harnaché aux tuyaux, si faible, la touche plus qu'Elle ne le voudrait. Ce n'est pas comme si c'était anormal. Le cycle de la vie, le cours des choses, la banalité de la normalité. Du blabla de diarrhée verbale que l'on débine pour rassurer.
82. Elle lui prend la main, raconte deux anecdotes de Sa semaine, s'étend sur Ses projets. Grandioses bien sûr. Tout comme ceux qui ont jalonné la vie du vieux monsieur allongé devant Elle. Il La fixe, humecte ses lèvres et redit sa fierté de laisser sur Terre un trésor si précieux, la famille.
76. Sa sœur glisse une feuille entre les doigts du grand-père. Un dessin, comme quand elles étaient petites et qu'il fallait faire des cadeaux de Noël. C'était plus personnel que récupérer les boulons du garage, une idée qui paraissait originale à l'époque mais a eu moins de succès que les œuvres d'art colorées.
79. Il voudrait qu'on accroche le dessin au mur. Elle attrape le rouleaux d'adhésif qui a servi à scotcher la perf' à son bras quelques heures plus tôt. Plus à droite. Non, plus à gauche sinon il ne peut pas le voir. Son cou bouge de quelques centimètres à peine. Ses bras restent immobiles. Son purgatoire, dit-il. Pourquoi n'est-il pas encore parti ? interroge-t-il ses visiteuses. Il n'aurait pas pu voir le dessin, répond du tac au tac sa fille, faisant sourire les autres. L'humour est leur seule arme. Elles la manient toutes avec dextérité.
74. Elle se rapproche pour l'embrasser sur le front. Ses sœurs et sa mère l'imitent, lui rappellent leur prochaine visite. Sous peu, c'est sûr, en fonction des agendas. Il se plaint encore d'une dizaine de détails à changer dans sa position.
En passant la porte, Elle jette un coup d'œil vers lui : 70 battements de cœur par minute selon la machine.

Photos : Tous droits réservés

dimanche 9 mai 2010

Peindre tes derniers souffles

Le portail est blanc. Moderne. Avant, il était rouge. Marron tendance rouillé dans son souvenir. Avec des notes de musique sur une portée en fer forgé. Kitsch. Rassurant. Elle s'arrête au milieu de la grande terrasse, qui paraît aujourd'hui moins large que dans sa mémoire. Dans le coin ombragé, les lianes fines s'accrochent aux barres de fer, comme des serpents entortillés au dessus de sa tête. Elle n'a jamais retenu le nom de cette plante.
Elle jette un œil vers la porte du garage et son estomac fait un petit sursaut. A côté de la voiture, derrière la porte, Elle devine le congélateur format familial regorgeant de trésors sucrés dont Elle se gavait sans restriction du haut de ses trois pommes et de ses quelques kilos déjà en trop. Elle tourne la tête, dévale les trois marches qui mènent au jardin, croise le palmier qui est maintenant plus grand qu'Elle, ignore l'abricotier et les escargots à ses pieds pour contourner la maison. Le bois grince quand Elle pousse la petite planche repeinte maintes fois qui donne sur l'atelier.
Des vis, trois balles de ping-pong, des bouteilles de vin, quelques pinceaux, des feuilles, une étagère pleine de pots de confitures, onze marteaux, un sécateur, des chaussures en plastiques... un joyeux bordel qui s'est déversé au fils des ans sans tarir. L'odeur de peinture, mélangée à l'huile, lui caresse les narines. Elle hésite à pénétrer dans l'antre, comme si Elle n'était pas sûre d'être encore invitée maintenant que le propriétaire n'y descend plus.
Les couleurs qui s'étalent sur les toiles accrochées aux murs lui sautent aux yeux. Un coup de pattes inspiré par les impressionnistes. Les carreaux opaques obstrués par des années de poussières donnent une lumière tamisée à la pièce. Elle effleure la vieille photo en noir et blanc d'une jeune fille aux cheveux relevés et au regard pensif. Cliché old school. A la pointe de la technologie à l'époque. Deux fauteuils de velours vert, au ton vase d'étang, regardent le petit bureau pour enfant. Deux imposants fauteuils. Un drame perpétuel à chaque vacance des trois petites-filles.

Le chevalet n'a pas bougé. Elle commence à voir flou, passe son bras sur ses yeux mouillés. Des tâches de maquillage macule sa manche, comme les traces de peinture sur ses vêtements à lui dans le temps. Il n'a pas lavé son pinceau préféré, des paquets de peintures jaune, carmin, indigo attendent le retour de l'artiste. Des crayons de couleurs sont tombés sur le petit tapis effilé.

Elle installe son ordinateur en face d'un buste de terre cuite. Son autoportrait à lui. Quand il avait des cheveux. Quand il pouvait lever les bras. Quand il faisait naître de ses mains des oeuvres d'art. Et Elle tape frénétiquement les mots. Les uns après les autres. Suspendue au rythme des bips d'une machine, pas si loin, dans une chambre aux murs blancs et à l'ambiance froide. Et à la cadence de sa respiration à lui. Toujours là. Qui s'espace.